Qu'est-ce que la théologie apophatique ? Pourquoi les Pères disent-ils que nous ne pouvons pas « connaître » Dieu ?
En bref : Cela paraît étrange, un Dieu qu'on ne pourrait pas connaître. Mais les Pères ne disent pas qu'on ne peut pas Le rencontrer, ils disent qu'on ne peut pas L'enfermer dans l'esprit comme une idée claire et achevée. La théologie apophatique consiste à parler de Dieu en disant d'abord ce qu'Il N'est PAS, pour ne pas L'enfermer dans une boîte trop petite pour Lui. C'est une humilité de l'esprit devant Quelqu'un qui le dépasse entièrement, non une résignation, mais un chemin.
La nuance orthodoxe
Il existe deux façons de parler de Dieu. L'une, dite cataphatique, affirme ce que nous pouvons dire d'après ce qu'Il nous a Lui-même révélé : Dieu est bon, Dieu est amour, Dieu est Trinité. L'autre, apophatique, va plus profond et dit ce que Dieu n'est pas : Il n'est pas une chose créée, Il n'est pas limité, Il ne se laisse enfermer même pas dans la catégorie d'« exister » telle que nous la comprenons pour les choses qui nous entourent. Les deux ne s'opposent pas, elles vont ensemble, mais l'Orthodoxie a toujours gardé vivante la voie négative, comme une garde contre la tentation de faire de Dieu une idée qu'on croit avoir maîtrisée.
L'Écriture porte déjà cette image. Moïse monte sur le Sinaï et entre dans une nuée, dans une obscurité, pour rencontrer Dieu (Exode 19-20), non dans une lumière claire et explicative. Saint Grégoire de Nysse, dans son livre sur la vie de Moïse, développe exactement cette idée : plus tu avances dans la connaissance de Dieu, plus tu comprends clairement qu'Il demeure au-delà de tout ce que tu as pu saisir, c'est une ascension sans fin, non l'arrivée à un concept final. Plus tard, saint Denys l'Aréopagite écrit un livre entier, La théologie mystique, précisément sur cette voie de la négation, comme méthode d'approche de Dieu.
Une image simple peut aider. Si tu regardes directement le soleil, tu ne vois pas mieux, tu t'aveugles. De même, si tu parles de Dieu seulement en accumulant des affirmations, tu risques de construire une idole mentale, un « Dieu » qui n'est en fait qu'une projection de toi-même, peut-être un vieil homme quelque part là-haut, peut-être une force impersonnelle. La voie négative nettoie justement ces fausses images, pour laisser place à une rencontre réelle, non à une théorie sur Lui.
Et attention, l'apophatisme n'est pas de l'agnosticisme, il ne dit pas que nous ne pouvons rien savoir de Dieu ou que toute croyance se vaut de manière tout aussi vague. Bien au contraire, il préserve la vraie connaissance de Dieu par la grâce et par la prière, celle qui est réelle, vécue, de l'orgueil de l'esprit qui croit avoir « résolu » Dieu comme un problème de mathématiques. C'est une garde très utile aujourd'hui encore, surtout face à tant de courants spirituels à la mode qui parlent avec une assurance étrange de l'« univers », de l'« énergie », de la « source », comme de notions pleinement expliquées et maîtrisables. L'Orthodoxie apophatique coupe court précisément à cette prétention de maîtrise hâtive : Dieu demeure libre, au-delà de nos techniques, accessible seulement par l'humilité et l'amour, non par une méthode.
Sources
- Exode 19-20 (Moïse entrant dans la nuée du Sinaï)
- Saint Grégoire de Nysse, <em>La Vie de Moïse</em>
- Saint Denys l'Aréopagite, <em>La Théologie mystique</em>
- Ésaïe 55, 8-9 (mes pensées ne sont pas vos pensées)